Bibles et islam ? — Les origines inattendues du « boom du baptême » en France

Oct 5, 2025 - 04:00
Bibles et islam ? — Les origines inattendues du « boom du baptême » en France

Antoine Pasquier, auteur du nouveau livre « Enquête sur ces jeunes qui veulent devenir chrétiens », explique pourquoi les jeunes Français sont attirés par l’Église catholique en nombre record, dans cette interview initialement publiée en anglais.

Un jeune catéchumène dans le diocèse de Meaux, photographié le 1er mars 2025. Crédit : Photo fournie.

Les catholiques du monde entier sont fascinés par ce qui se passe en France.

Comment expliqueriez-vous brièvement la situation à quelqu’un vivant en dehors de la France ?

La France observe depuis 2020 un afflux important de catéchumènes, de tous les âges et de toutes classes sociales. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : en 2025, le nombre d’adultes demandant le baptême est le plus élevé jamais enregistré depuis la mise en place du recensement des catéchumènes par la conférence des évêques de France en 2002. Pour la première fois, le seuil symbolique des 10 000 adultes baptisés a été franchi. En l’espace de deux ans, la progression est spectaculaire : 5 463 baptêmes en 2023, 7 135 en 2024 (+ 30,6 %), et 10 384 en 2025 (+ 45,5 %). Autrement dit, le nombre d’adultes baptisés a quasiment doublé entre 2023 et 2025 (+ 90%). Chez ces 10 384 nouveaux baptisés adultes, les 18-25 ans représentent désormais le plus grand nombre, soit environ 4 360 catéchumènes (42 %). Les baptêmes des adolescents (11-17 ans) affichent, eux aussi, un fort taux de croissance. En 2025, ils étaient 7 404, contre 1 547 en 2022 (+ 76 %). En l’espace de trois ans, les chiffres ont ainsi été multipliés par près de cinq !

Paradoxalement, ce phénomène intervient dans un contexte ecclésial marqué par la crise des abus sexuels et la chute des vocations. Totalement inattendu, cet afflux a surpris les paroisses qui ont dû rapidement s’organiser. Un peu décontenancés au départ, les catholiques français cherchent désormais la meilleure d’accueillir et d’accompagner ces chercheurs de Dieu.

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Votre livre est-il la première exploration approfondie des raisons pour lesquelles autant de jeunes deviennent catholiques en France ?

Jusqu’à présent, ce phénomène avait seulement été analysé par des médias, qu’ils soient catholiques ou grand public. A l’appui des statistiques publiées et commentées chaque année par la Conférence des évêques de France, ces médias ont tenté d’expliquer les raisons d’un tel afflux de catéchumènes. De nombreux témoignages ont aussi été publiés. Moi-même, comme journaliste pour le magazine Famille Chrétienne, j’ai commencé à travailler sur ce sujet il y a trois ans.

Mais mon livre est effectivement la première enquête complète qui essayent d’analyser en profondeur les raisons qui poussent ces jeunes à devenir chrétiens. Je me suis volontairement limité aux 15-25 ans ; d’une part car il s’agit de la tranche d’âge la plus représentée (45% des catéchumènes français en 2025, soit plus de 8000 jeunes), d’autre part car leur cheminement est différent des adultes plus âgés.

Quand avez-vous pris conscience pour la première fois de ce phénomène ?

J’accompagne moi-même des lycéens au baptême depuis 2020 dans ma paroisse, en région parisienne. Comme accompagnateur, j’ai vu arriver dans mon groupe un nombre de plus en plus important de jeunes cherchant Dieu et désireux de devenir chrétiens. Ils arrivaient à plusieurs, très souvent entre amis. On commençait aussi à les apercevoir de plus en plus souvent et nombreux lors des messes dominicales, avançant pendant la communion en croisant les bras pour recevoir la bénédiction du prêtre. Ce constat personnel a été rejoint par celui d’autres accompagnateurs dans d’autres paroisses et villes. Après quelques vérifications, comme journaliste cette fois, il m’est apparu rapidement évidemment que ce phénomène était national et totalement inédit.

Antoine Pasquier, Rédacteur en chef des contenus digitaux à Famille Chrétienne. Crédit : Photo fournie.

De nombreux rapports soulignent le rôle d’Internet dans cette nouvelle vague de conversions.

Mais vous avez découvert que la Bible joue un rôle encore plus important. Pouvez-vous expliquer pourquoi ?

Cette génération Z est bercée par les réseaux sociaux. Influenceurs sur ces supports des contenus de plus en plus explicites, de mieux en mieux travaillés, réalisés par des influenceurs chrétiens, qui leur apportent des réponses à leurs questions existentielles et spirituelles. Mais ces réseaux ne sont pas le lieu de leur conversion. Elle se fait bien en amont, de manière naturelle je dirais. Les réseaux et internet viennent en complément et en appui de leur conversion.

La Bible, elle, intervient beaucoup plus tôt dans leur cheminement. Une fois qu’ils se décident à approfondir leur recherche spirituelle dans la foi chrétienne, la Bible est pour eux un passage obligé. Quasiment tous les jeunes qui j’accompagne ou que j’ai interrogé me disent avoir acheté, ouvert et lu la Bible avant de faire une démarche officielle auprès de l’Eglise. Avec l’église et la messe, la Bible est un point de repère fiable et facilement identifiable pour eux. Ils se disent : « je veux être chrétien, comment faire ? ». Et la réponse leur saute aux yeux : « je dois lire la bible et aller à la messe ». Les ventes de bibles, en forte croissance en France ou à l’étranger, témoignent de cet engouement nouveau.

Vous notez que de nombreux jeunes Français qui s’approchent de l’Église catholique viennent avec une idée de la religion influencée par l’islam, avec son accent sur le jeûne, etc.

Pourquoi cela et quels défis cela pose-t-il ?

C’est plutôt la manifestation publique et explicite de l’Islam qui les interpelle. Certains de leurs amis, de confession musulmane, assument leur foi et leur identité religieuse sans tabou. Nos jeunes sont dès lors tentés eux aussi de rendre visible leur foi chrétienne grandissante. Cela passe par le port d’une croix autour du cou, parfois d’un voile chrétien pour les jeunes filles, ou par le respect des règles proposées par plusieurs temps liturgiques, dont celui du carême. Le carême, avec sa radicalité, attire ces jeunes en recherche de repères et de sens. Ils ont parfois tendance à imaginer ce temps comme « un ramadan chrétien ». Les accompagnateurs doivent veiller à bien leur expliquer les différences et à leur rappeler que le christianisme n’est pas d’abord une religion de l’observance mais de la conversion personnelle et intérieure.

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Qu’est-ce qui vous a le plus surpris chez les jeunes qui deviennent catholiques ?

Leur détermination et leur patience. Certains ont cheminé des années, cachés des regards, de peur de ne pas être compris de leurs amis ou de leur famille. J’ai en tête l’exemple d’une jeune femme qui a attendu neuf ans entre la première fois où elle est entrée dans une église et sa demande officielle de baptême. Une autre a mis trois années entre sa première lecture de l’évangile, seule chez elle, dans sa chambre, et sa première messe avec une amie. Leur foi est déjà tellement forte qu’ils ne craignent pas d’attendre aussi longtemps pour obtenir le baptême.

Vous appelez à transformer l’Église française en une « Église catéchuménale ».

À quoi cela ressemblerait-il ?

La première Eglise, l’Eglise apostolique, était par essence une Eglise catéchuménale. Lorsque les apôtres et la sainte Vierge reçoivent l’Esprit-Saint le jour de la Pentecôte, ils sortent aussitôt du Cénacle pour annoncer la Bonne nouvelle du Christ et procèdent aux premiers baptêmes (Ac 2,41). Dans les premières communautés, les chrétiens – néophytes donc – écoutaient les enseignements des apôtres. Cet enseignement était centré sur l’annonce du Kérygme, le cœur de la foi chrétienne. Ces communautés étaient aussi attentives au salut des uns et des autres, et de l’action de l’Esprit-Saint parmi elles. Une Eglise catéchuménale est une Eglise attentive à l’annonce du Kérygme, au salut de chacun et de tous, et à l’écoute de l’Esprit-Saint. Ce sont ces dispositions qui aideront notre Eglise, aujourd’hui, à être toujours plus attirante et ouverte à celles et ceux qui cherchent Dieu.

Catéchumènes devant la cathédrale de Meaux en France, le 1er mars 2025. Crédit : Diocèse de Meaux/Flickr/Un Moment Figé Photographie.

Y a-t-il quelque chose que d’autres pays, qui connaissent également un essor des baptêmes d’adultes, pourraient apprendre de l’Église en France ?

L’Eglise en France prend doucement la mesure de ce qui lui arrive. Je ne sais pas si elle a beaucoup d’enseignements à transmettre aux autres Eglises. Les premiers à avoir compris ce qu’il se passait, ce sont les accompagnateurs, au plus près du terrain. Ils ont tout de suite réagi et mis en place des moyens pour faire face à cette vague inattendue. S’il y a un enseignement à tirer de la France, c’est cette adaptabilité du terrain. L’Eglise doit être attentive à ne pas rester enfermer dans des schémas ou des réflexes anciens. Le « On a toujours fait comme ça ! » n’est plus possible. Sans rien perdre de ce qu’elle est, l’Eglise doit s’adapter à ces nouveaux chrétiens, répondre à leurs questions, à leurs attentes, à leur soif.

Le pape Léon XIV le dit lui-même et il a bien raison : « La crise de la foi et de sa transmission, ainsi que les épreuves liées à l’appartenance et à la pratique ecclésiale, nous invitent à retrouver la passion et le courage pour une nouvelle annonce de l’Evangile. Dans le même temps, plusieurs personnes qui semblent éloignées de la foi reviennent souvent frapper à la porte de l’Eglise ou s’ouvrent à une nouvelle recherche de spiritualité, qui parfois ne trouve pas de langage ni de formes adéquates dans les propositions pastorales habituelles. ». (Discours aux nouveaux évêques et aux évêques des pays de mission - 11 septembre 2025).

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